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Maymester in Montreal, May of 2008

English 288, Laughter and the Academic Novel

The Public Intellectual

FR380 French Literary Theory

Introduction to Literary Theory
Introduction à la théorie littéraire

Chapitre 1- Introduction

Qu'est-ce que la théorie littéraire?

Nous nous proposons de soulever dans cet ouvrage un certain nombre de questions qui se trouvent B la base mLme des études littéraires, et d'y répondre en nous appuyant sur différents textes théoriques.

En quoi consistent, au juste, les études littéraires? Qu'est-ce que la théorie littéraire? Quel lien existe-t-il entre la «théorie» et le «littéraire»? Quelles sont les relations qui se tissent d'une théorie B une autre? Comment se fait-il que des étudiants en littérature soient rebutés par des théories qui visent B expliquer la littérature? Il existe des réponses claires et simples B ces questions, mais elles sont trop souvent négligées, ou oubliées. Un fossé infranchissable semble séparer ceux qui s'intéressent B la littérature de ceux qui s'intéressent B la théorie. Manifestement, quelque chose ne tourne pas rond dans le royaume des études littéraires.

Établissons tout d'abord que ce schisme entre théorie et littérature n'a pas de raison d'Ltre; une telle division est surtout révélatrice de la nature et du fonctionnement de l'Institution littéraire. Des gens qui lisent passionnément des Éuvres littéraires depuis leur enfance se retrouvent ainsi étudiants dans des départements dont les pratiques semblent les exclure, et ceux d'entre les étudiants qui se contraignent B prendre la théorie au sérieux voient souvent la littérature qu'ils adoraient perdre de son attrait; de presque magique, elle devient une chose étrangPre, éthérée ou raisonneuse. Ils ont le sentiment désagréable que la théorie sépare et isole le lecteur de la littérature. Pire encore, ils se sentent tout B coup parfaitement ignorants, comme s'ils s'étaient trompés pendant toutes ces années, comme si le plaisir qu'ils avaient trouvé dans la lecture d'Éuvres littéraires ne relevait que d'une incroyable naVveté de leur part. Bref, des gens qui ont dévoré des Éuvres pendant presque toute leur vie sont amenés B croire qu'il n'ont jamais saisi la «vraie signification» de la littérature.

Pourquoi la théorie littéraire est-elle tellement difficile?

Comment se fait-il que les théories censées expliquer les vraies significations de la littérature paraissent inaccessibles? Si on leur demandait, la plupart des étudiants répondraient probablement que les idées mLmes présentées par ces théories sont obscures ou, B tout le moins, difficiles B saisir, ce qui n'est pas tout B fait faux. Le lecteur doit disposer d'une connaissance approfondie tant des débats actuels que du contexte et des enjeux généraux de la discussion pour espérer comprendre une grande partie du discours théorique. En effet, la théorie littéraire, comme beaucoup d'autres théories, fait montre d'une fâcheuse propension B se parler B elle-mLme, et B parler avant tout d'elle-mLme. Lorsqu'elle est commentée par des théoriciens, la littérature tend B s'effacer, voire B disparaître. Ce phénomPne découle probablement de ce que la théorie cPde trop souvent la place B la méta-théorie, qui consiste en la description et en l'explication de la théorie. La majeure partie des textes inscrits au programme des cours de théorie appartiennent en fait B la méta-théorie; les auteurs y discutent de la pertinence et de la valeur de certaines théories par rapport B d'autres. S'il ne s'appuie pas sur les textes théoriques de base, le débat devient rapidement désespérément abstrait et aride.

On est également en droit de se demander quelle place laisse la théorie B la littérature. Les théoriciens la réduisent souvent B de courtes citations, quand ils ne la négligent pas complPtement, se contentant alors de mentionner certains auteurs sans discuter des Éuvres elles-mLmes. La théorie littéraire est difficilement accessible au lecteur parce qu'elle suppose tout B la fois qu'il a une connaissance approfondie de la tradition et du canon littéraires, et qu'il s'intéresse maintenant B quelque chose qui n'est pas la littérature.

La théorie littéraire pose encore problPme au plan formel, ou stylistique. Pour expliquer les Éuvres littéraires d'un point de vue théorique, on utilise généralement une langue hermétique, presque toujours plus compliquée que ne l'est la littérature. Il existe mLme des articles de théorie sciemment rédigés dans un style complexe, alambiqué et circonlocutoire, qui visent ainsi B éveiller le lecteur B la nature complexe, alambiquée et circonlocutoire de la prose (pensons B Lacan, Jameson, Derrida). Des notions simples, «expliquées» B l'aide d'innombrables citations et de références qui ne leur sont liées que de maniPre trPs indirecte, deviennent rapidement incompréhensibles. Le lexique et la terminologie employés B définir les concepts sont incroyablement complexes; les étudiants consultent leurs dictionnaires en pure perte: les mots-clefs n'y sont pas; les théoriciens semblent s'exprimer dans une langue qui leur est propre et exclusive. Les étudiants recourent alors B des dictionnaires de théorie littéraire, oj ils découvrent que les définitions demandent aussi B Ltre expliquées.

La théorie littéraire aliPne un peu plus les étudiants en s'appuyant sur des approches qu'ils sont peu susceptibles de connaître. Les théoriciens empruntent des termes et des méthodes B diverses disciplines, dont la philologie, la psychanalyse, la philosophie, la linguistique, la politique, le droit, la théologie, la sociologie. L'étudiant qui ne dispose pas des connaissances requises se retrouve alors face B un dilemme: ou il fait aveuglément confiance au théoricien et accepte tout ce qu'il dit, ou il entreprend de se familiariser de lui-mLme avec ces disciplines étrangPres et, ce faisant, s'éloigne considérablement du texte littéraire, son objet d'étude originel.

A premiPre vue, le domaine des études littéraires semble indiscutablement trPs «professionnel»; les professeurs vivent de la théorie littéraire, exactement comme les astrophysiciens vivent de l'étude de particules subatomiques intergalactiques. Cependant, alors que les astrophysiciens explorent des phénomPnes mystérieux afin d'en arriver B mieux comprendre l'univers, les théoriciens littéraires semblent explorer un phénomPne simple et relativement accessible, la littérature, pour en faire un objet incompréhensible. Cette tendance malheureuse, que nous appellerons professionnalisation, mérite qu'on s'y attarde, car elle constitue un obstacle de taille qui nous empLche de véritablement profiter de ce que la théorie littéraire nous offre.

La professionnalisation des études littéraires

Nous demandions plus haut pourquoi la théorie littéraire est tellement difficile; il existe deux réponses possibles B cette question. L'on peut croire, un peu cyniquement, qu'elle est conçue de maniPre B Ltre difficile et compliquée, tout comme la théorie légale est conçue de maniPre B Ltre incompréhensible B quiconque n'est pas un expert dans le domaine. L'achat ou la vente de biens, le fait de tomber amoureux ou de s'engager envers quelqu'un constituent autant de phénomPnes sociaux complexes; cependant, nous saisissons aisément ce que ces actions impliquent, et pourrions sans trop de mal effectuer les diverses opérations nécessaires B leur réalisation. Pourtant, lorsqu'elles sont traduites en termes légaux, ces procédures deviennent incroyablement compliquées et hors de portée du commun des mortels, lesquels font alors appel B des professionnels, qui les aideront, moyennant rétribution. Ce phénomPne n'est exclusif ni au droit ni B la littérature; chaque discipline tend B se confiner, pour protéger et légitimer son champ d'action, ainsi que pour tenir B l'écart les importuns qui risqueraient de lui soumettre des questions malvenues, remettant ainsi sa validité en cause. Les néophytes représentent un grand danger pour les études littéraires, aussi bien que pour l'ensemble des sciences humaines: ils sont susceptibles de poser les vraies questions, depuis longtemps mises de côté ou oubliées par les «experts».

Cependant, en prLtant B ceux qui la pratiquent un minimum d'intégrité professionnelle, nous nous voyons forcés d'admettre que la théorie littéraire est aussi compliquée parce qu'elle s'efforce de répondre B des questions insolubles. Nous ne connaissons que trPs peu de choses du potentiel de créativité humaine, de son origine, de ce qui la nourrit, de ses propriétés biologiques. Ces questions dépassent toujours notre entendement; lorsque nous nous efforçons de mieux comprendre ce qui est fondamental et essentiel B l'Ltre humain, nous n'avons d'autre choix que de nous fier B notre imagination, B notre intuition, B notre bon sens ou B notre expérience. Le behaviorisme, qui étudie le comportement humain, échoue lamentablement B prédire ou mLme B contrôler les actions d'individus face B certaines situations: notre nature est infiniment trop complexe. Nous sommes des Ltres essentiellement créatifs, capables trPs tôt d'actions et de réactions nombreuses et diverses, et il est impossible de modeler les Ltres humains de maniPre B les intégrer B quelque paradigme théorique que ce soit.

Cela ne signifie pas que nous devions nous abstenir de nous interroger sur des questions aussi complexes que le comportement humain, mais simplement qu'il importe de considérer avec prudence la valeur épistémologique des postulats qui seront énoncés lors de ces études. On prétend que les scientifiques sont arrivés, depuis quelques siPcles, B élucider de nombreux «mystPres de l'univers»; en fait, les sciences pures ne s'appliquent qu'B un nombre de problPmes trPs restreint, et ces problPmes sont habituellement de ceux qui ont le moins B voir avec les inquiétudes et les questions fondamentales des Ltres humains. Nous savons prévoir trPs précisément la maniPre dont se comportera un solide B une température donnée, mais nous ignorons toujours tout de notre propre existence. Cela ne constitue pas une raison valable d'abandonner l'exploration de l'espace, ni, nous le répétons, l'étude des Éuvres littéraires. En nous interrogeant sur des problPmes irrésolus, qu'il s'agisse de trous noirs ou de la créativité humaine, nous sommes susceptibles d'arriver B des découvertes importantes et étonnantes.

Et le «vrai monde»?

Le champ des études littéraires tel que décrit ci-dessus semble un étrange lieu clos, sans rapport aucun avec les problPmes bien réels de la société actuelle. De plus, comme il est parfois occupé par des gens dont le souci premier est loin d'Ltre la littérature et qui préfPrent se préoccuper du financement de leurs recherches, de leur renommée ou de l'avancement de leur carriPre, il peut paraître impossible d'y évoluer de maniPre saine et profitable. Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant que des étudiants, déjB peu rassurés quant au statut épistémologique du savoir qu'ils acquiPrent, souvent forcés de s'endetter pour poursuivre leurs études, décident d'abandonner et de revenir B cet état de plaisir innocent que leur procurait la littérature. La Bourse le jour, Genette le soir.

Cette antithPse entre le jour et la nuit nous amPne B traiter de l'une des caractérisations les plus répandues des études littéraires, qui doit Ltre immédiatement écartée. Il existe plusieurs arguments qui puissent remettre en cause B la fois l'Institution et la scientificité, ou la validité, du savoir prodigué dans les domaines des humanités ou des sciences sociales; la distinction entre «le vrai monde» et «la tour d'ivoire» n'en est pas un.

La trPs grande majorité des professions du secteur tertiaire, de la comptabilité B la vente en passant par l'administration, ont quelque chose d'irréel ou, B tout le moins, d'intangible. Miser sur des quantités théoriques de métaux dont la valeur est déterminée par un nombre incalculable de facteurs, qui vont de la demande relative B l'importance historique, n'a rien de particuliPrement «réel».S'entretenir avec de parfaits inconnus par le biais de fibres optiques pour déterminer la valeur relative de deux fonds mutuels en considérant la majoration B long terme d'un REER non plus. Et qu'en est-il d'un métier qui consiste B convaincre des gens d'augmenter la puissance du modem de leur ordinateur personnel en le faisant passer de 14400 B 28800 BPS?

Ce n'est pas parce que toutes ces activités sont entourées d'un halo d'irréalité qu'il devient acceptable que la littérature se retranche du «vrai monde»; elle y est, au contraire, profondément enracinée. Elle n'est ancrée dans aucun domaine spécifique, il est vrai, mais c'est ce qui lui permet d'aborder les différents aspects de la réalité sans se confiner B un seul. Lorsque une société instaure un processus de censure, elle s'attaque inévitablement au domaine des arts, et plus spécifiquement B la littérature, en tout premier lieu. Car la littérature permet, et mLme invite B remettre en question l'idéologie qui est B la base de notre société; c'est ce qui constitue tout B la fois son charme et la menace virtuelle, ou le danger, dont elle est porteuse.

La littérature est un lieu privilégié oj il devient possible de traiter d'une multitude presque infinie de sujets et d'explorer des domaines divers et variés. Le lecteur de L'assommoir de Zola est ainsi familiarisé avec diverses techniques de blanchissage et de réparation des toits, ainsi qu'avec les rites et habitudes entourant la consommation du vin au XIXPme siPcle, autant de questions (trPs «concrPtes») dont l'apprentissage aurait nécessité des manuels d'introduction, ou de longues explications. La littérature, en nous présentant des personnages auxquels nous nous intéressons, nous fait prendre connaissance de leur «vrai monde», et nous le rend familier, ce qui a pour conséquence d'éclairer du mLme coup certains aspects de notre réalité.

Il importe encore de souligner un dernier rapport entre la littérature et le «vrai monde». Les étudiants sont trop souvent amenés B croire que l'enseignement est la seule avenue qui les attende au terme de leurs études. La littérature serait ainsi quelque chose que l'on étudie pour pouvoir un jour l'enseigner B d'autres gens qui, eux aussi, l'étudient afin de l'enseigner, etc. Elle n'aurait aucune autre application «concrPte». Nous avons déjB mentionné que la littérature possPde certaines caractéristiques intrinsPques qui la rendent importante et digne d'attention, et que son étude amPne l'étudiant B développer sa créativité et sa curiosité intellectuelle; cela seul serait suffisant pour justifier la pertinence des études littéraires. Mais s'il est vrai que la littérature renferme des informations précieuses sur B peu prPs n'importe quel sujet, alors elle a certainement de nombreuses autres utilités.

Les études littéraires ne mPnent pas qu'B l'enseignement de la littérature, mais constituent également une formation de choix pour qui s'intéresse aux relations qui se tissent entre les textes et les sociétés dont ils sont issus. L'analyse de la production culturelle d'une société donnée, ou d'un groupe social particulier, permet souvent de mettre en lumiPre ses principales caractéristiques. Par exemple, un gouvernement soucieux d'évaluer la maniPre dont les immigrants s'intPgrent dans une ville sera susceptible de procéder B un certain nombre d'études; il demandera B des sociologues de mener des entrevues, il commandera des sondages auprPs de centres de services sociaux, et consultera différents «experts», travailleurs sociaux, avocats, médecins. Il s'agit de procédés communs, qui ont B voir avec la sociologie, ou les études ethniques. La recherche peut cependant Ltre complétée par des références B de l'information présente dans des Éuvres littéraires. Si les chercheurs disposent de quelque connaissance du champ des études littéraires, ils voudront sans doute lire les Éuvres publiées par les immigrants dans leur pays d'accueil. Comme la littérature contient souvent une description de la vie des gens, les Éuvres d'immigrants renferment probablement des passages relatant la migration du pays d'origine au pays d'accueil, aussi bien que la mention des obstacles rencontrés dans l'accomplissement de ce projet. Il est certainement possible de constituer un corpus de romans et de nouvelles qui traitent de telles questions.

Chaque texte doit Ltre lu de façon systématique, B l'aide d'une méthode qui permette d'en extraire les informations pertinentes. Il faut également considérer les notions de forme et de contenu, ainsi qu'isoler certains éléments thématiques pour les étudier plus spécifiquement. Si le corpus retenu compte une centaine ouvrages d'une longueur moyenne de 150 pages, le chercheur dispose de 15 000 pages d'informations potentiellement précieuses, mais tout B fait désorganisées. Il doit maintenant procéder B la cueillette des informations, les ordonner de maniPre B pouvoir établir des liens entre certains thPmes et des événements ou des phénomPnes particuliers, ainsi que réussir B évaluer, d'une maniPre ou d'une autre, les textes selon des critPres appropriés, autant d'opérations qui posent problPme. Si ces problPmes sont résolus adéquatement, le gouvernement (et l'ensemble de la population) pourra porter un regard nouveau sur la société; certains de ses aspects qui n'auraient pu Ltre révélés autrement se trouveront révélés. Le seul moyen d'accomplir une telle analyse de façon sérieuse et efficace est de l'effectuer B l'aide d'une approche adéquate, utilisée avec le plus de rigueur possible. Cette «approche» ne peut venir que de la théorie littéraire, et son application doit Ltre confiée B un théoricien. Cet exemple n'a rien d'hypothétique; l'étude décrite ci-dessus a été effectuée en 1988 pour le compte du gouvernement canadien, et on met sur pied de tels projets de recherche de plus en plus fréquemment, avec des résultats extrLmement prometteurs.

A quoi sert la théorie littéraire?

Maintenant que nous avons présenté les caractéristiques générales du champ des études littéraires, l'on est en droit de se demander quel rôle y joue la théorie littéraire. Elle s'emploie notamment B étudier la nature complexe de la littérature, dont elle s'efforce de dégager le sens, ou un sens; elle vise également B définir le champ des études littéraires, et B systématiser certaines observations afin de replacer les interprétations individuelles en contexte. Il est difficile de définir plus précisément l'ensemble de la théorie littéraire, car elle se divise en de nombreuses écoles, dont les buts, les méthodes, les fondements diffPrent considérablement. Il importe donc d'aborder la théorie littéraire par le biais de certaines questions fondamentales qui nous permettront de découvrir ses enjeux centraux.

En effet, il est certaines questions apparemment candides et naVves qui se révPlent souvent plus pertinentes et éclairantes que bon nombre de théories. Les étudiants en littérature qui ont déjB fait lire de leurs travaux B leurs parents ou B leurs amis se sont certainement vus confrontés B des questions embarrassantes: «Pourquoi étudier la littérature?» «En quoi le langage littéraire est-il différent du langage quotidien?» «Comment est-il possible de déterminer si une Éuvre littéraire mérite ou non qu'on le lise?» «Pourquoi ce travail est-il écrit de façon tellement compliquée?» «Comment savoir que ce que tu as écrit est bien vrai?» «Quelles sont les particularités du «savoir» littéraire?» «A-t-il une prétention B l'universalité, B la scientificité, B l'objectivité? A-t-il seulement quelque consistance?» Si ces questions étaient posées par les étudiants B leurs professeurs, la toute-puissance de la théorie se verrait remise en cause, mais c'est B ce prix seulement qu'elle peut se faire éclairante. Malheureusement, les réponses proposées sont trop souvent toutes faites et institutionnalisées, et seuls ceux qui sont a priori convaincus de leur validité peuvent Ltre convaincus de leur validité...

Il est pourtant possible de répondre de maniPre claire et simple B ces interrogations tout B fait légitimes. La théorie littéraire n'est pas une dangereuse espPce de savoir extra-terrestre; elle consiste simplement en la normalisation d'une pratique élémentaire, répandue B l'échelle de la planPte. Des gens lisent, de tous temps et dans toutes les sociétés, des textes auxquels ils réagissent de quelque façon: ils les résument, les commentent, les expliquent, les analysent. Les premiPres critiques sont souvent basées sur l'appréciation personnelle: un texte nous plaît, ou nous déplaît. Avenant le cas oj quelqu'un ne partage pas notre opinion, nous serons sans doute amenés B discuter du sens, de la valeur, de l'impact, des thPmes, du contexte de production de l'Éuvre, bref nous débattrons de ce texte d'un point de vue théorique, ce qui constitue l'une des premiPres formes de la théorie littéraire.

Nous croyons que ce n'est pas tant l'étendue de sa formation ou de sa culture littéraire qui permettra B un lecteur de comprendre une Éuvre, que son simple bon sens; il ne sert B rien de disposer de connaissances acquises si l'on se contente de les appliquer sans discernement. Les études littéraires doivent avant tout nous apprendre B lire de maniPre attentive et critique, non seulement les Éuvres littéraires, mais aussi, et peut-Ltre mLme surtout, les textes théoriques Ltre critiques. Il est faux de penser que tous les textes théoriques se valent plus ou moins, mais également dangereux de croire que les écrits ostensiblement «sérieux» et compliqués soient plus utiles ou plus riches que les autres. Si un texte met en évidence sa forme, son appareil critique, sa complexité, il est possible qu'on y ait sacrifié d'autres aspects importants, comme le contenu. Si un texte consiste en une énumération pléthorique de citations apparemment gratuites, il est permis de conclure que son auteur n'avait tout simplement rien B dire. Si un argument est lourdement appuyé par des caractPres gras, italiques ou MAJUSCULES, on est en droit de se demander si les idées qu'il exprime ne manquent pas de force. Enfin, si le lecteur éprouve l'impression désagréable que le théoricien s'emploie B le gaver de dogmes et de notions tendancieuses afin de promouvoir une idéologie particuliPre, il ne se trompe probablement pas.

A notre sens, la théorie naît de la littérature. Un lecteur attentif de l'Éuvre de DostoVevski connaît déjB, de premiPre main, les notions bakhtiniennes de dialogisme, d'hétéroglossie et de polyphonie. Un lecteur de Simone de Beauvoir est forcément familier avec une grande partie de la théorie féministe. Quelqu'un qui a dévoré l'Éuvre de Balzac n'aura aucun mal B saisir les enjeux de la théorie marxiste, et un grand consommateur de ce que l'on appelle la «littérature de masse» dispose d'une bonne base pour comprendre l'univers du discours social tel que décrit par Angenot. On ne peut en aucun cas renverser cette proposition; la lecture intégrale des études portant sur le carnavalesque ne préparera jamais qui que ce soit B l'Éuvre de Rabelais.

Ceci nous amPne B nous interroger sur la spécificité de la littérature. Comment pouvons-nous différencier les textes littéraires des textes non littéraires? Que «sait» la littérature? Que permet-elle d'exprimer que nous ne puissions exprimer nulle part ailleurs? Ces questions supposent que la littérature, puisqu'elle transmet d'une maniPre particuliPre un savoir spécifique, dispose de caractéristiques également particuliPres et spécifiques. Un grand nombre d'études ont été menées B ce sujet, de la recherche des formalistes sur «l'étrangeté» du langage poétique jusqu'aux tentatives d'élaborer un modPle structural du récit. Ces questions portant sur les caractéristiques propres au texte littéraire permettent d'éclairer grandement les différentes théories.

Ces interrogations sur la spécificité de la littérature demandent cependant B Ltre considérées au regard du «pouvoir» que détient la littérature. Dans différentes sociétés, la littérature fait l'objet tantôt de célébration, tantôt de censure; on présume donc qu'il existe un lien entre le discours littéraire et son contexte d'émergence. Si la théorie prétend s'attaquer B certaines questions épistémologiques, elle doit également considérer que la littérature a un impact tant sur les lecteurs en tant qu'individus que sur certains phénomPnes sociaux importants; la nature de cet impact demande B Ltre considérée au regard de la théorie étudiée. Il semble bien que quelque chose se produit lorsque nous lisons ou entendons des textes littéraires. L'attrait et l'effet que la littérature a sur ses lecteurs, la véritable fascination qu'elle exerce caractérisent l'expérience littéraire. Les théories étudient ces particularités, et une multitude de projets théoriques sont nés de la volonté de comprendre l'effet qu'a l'Éuvre sur le lecteur.

La théorie littéraire s'est développée de maniPre quasi-linéaire au cours du vingtiPme siPcle, les nouvelles théories apparaissant en réponse aux succPs ou aux échecs rencontrés par les théories précédentes. Il faut cependant se garder de croire que la progression s'effectue sans heurts; certaines factions sont résolument rétrogrades ou réactionnaires. Il demeure toutefois possible d'établir des liens entre différentes école, et de mettre du jour les relations qu'elles entretiennent entre elles, ce qui permet de cerner les principaux enjeux de la théorie.

Il existe quatre grandes approches théoriques. La premiPre considPre le texte littéraire en lui-mLme, comme un tout autonome, sans lien aucun avec les circonstances de sa production ou de sa réception; c'est l'approche privilégiée par le formalisme, le structuralisme, la sémiotique, le New Criticism, la narratologie et le déconstructionnisme. La deuxiPme tendance s'intéresse surtout B l'auteur du texte, B son importance, B sa renommée ou B sa représentativité; aucune théorie contemporaine ne se réclame entiPrement d'une telle approche, mais elle est tout de mLme présente, dans une certaine mesure, chez les tenants de la théorie de la réception, du New Criticism, de la psychocritique et de la théorie féministe. La troisiPme approche insiste surtout sur le contexte de production de l'Éuvre, ainsi que sur les circonstances historiques qui l'entourent; c'est le cas du dialogisme, du marxisme, de la théorie de la réception, de la psychocritique, du féminisme, du post-modernisme, de la sociocritique et de la théorie du discours social. Enfin, la derniPre approche se concentre sur la lecture et la réception du texte, elle étudie le rôle du lecteur dans son actualisation et son interprétation. C'est lB le but de la théorie de la réception, mais ces notions sont également reprises, B différents degrés, par la psychocritique, le féminisme, le postmodernisme, la sociocritique et la théorie du discours social. L'hybridation grandissante de la théorie littéraire dans la seconde moitié du vingtiPme siPcle amPne les diverses écoles B considérer le texte littéraire en utilisant plusieurs points de vue différents, souvent en commençant par se concentrer sur le texte en lui-mLme, pour ensuite élargir l'objet d'étude jusqu'B inclure son contexte, ou certains facteurs psychologiques entourant sa création, ou encore sa réception.

Les différentes théories littéraires examinent un nombre restreint de problPmes, dont la nature ne s'est que trPs peu modifiée au cours des années. Si les étudiants gardent en mémoire un certain nombre de questions élémentaires lorsqu'ils lisent quelque texte théorique que ce soit, ils constateront rapidement que, non seulement le champ d'étude de la théorie littéraire est relativement limité, mais qu'il est aussi, et c'est heureux, extrLmement intéressant. Ils découvriront également que les Éuvres littéraires si situent d'elles-mLmes sur le plan théorique, en ce qu'elles impliquent une certaine conception du monde et de la littérature qui se manifeste par l'utilisation de différents procédés narratifs, la façon dont elles s'adressent au lecteur, les références B d'autres Éuvres ou B certaines réalités qu'elles renferment, etc. La plupart des théories littéraires partagent une mLme démarche et visent B résoudre des problPmes qui leur sont également communs, il apparaît donc important de débuter l'apprentissage de la théorie par une liste des questions et des problPmes principaux.

Cet ouvrage répondra B un certain nombre de questions, toujours les mLmes de chapitre en chapitre, B l'aide de théories particuliPres. Le lecteur reconnaîtra rapidement quels sont les problPmes privilégiés, et il découvrira également qu'il est préférable d'aborder les théories de maniPre chronologique. Par exemple, il s'avPre essentiel de connaître certaines notions de base de la linguistique, en plus d'Ltre au fait des limites des approches antérieures (qui ne se préoccupaient que de l'auteur, de sa renommée, de sa moralité), pour en arriver B bien saisir les enjeux du formalisme. Le dialogisme, quant B lui, suppose une certaine connaissance des théories marxiste et formaliste, alors que le structuralisme demande B Ltre considéré au regard du formalisme et de la linguistique, et que la théorie de la réception ne prend tout son sens que si elle est précédée de l'étude de l'herméneutique et des théories marxiste et formaliste. Cette liste de «préalables» se poursuit jusqu'aux récentes études de sociocritique, qui supposent que le lecteur est au fait des succPs et des échecs de presque toutes les approches précédentes. La méta-théorie et la théorie contemporaine, hybride de nombreuses autres théories, constituent donc de trPs mauvais points de départ pour qui désire se familiariser avec la théorie littéraire.

 

 

 

 

Que pouvons-nous espérer trouver dans la théorie littéraire?

Les étudiants en littérature ou en théorie littéraire ne doivent pas se laisser intimider par la longue liste des approches et concepts ci-dessus mentionnés. L'importance grandissante de la théorie dans le domaine des études littéraires peut nous amener B croire qu'il existe d'innombrables théories, lesquelles présupposent une connaissance spécifique et approfondie de plusieurs domaines, ce qui n'est pas le cas. Il n'existe qu'un trPs petit nombre d'approches qui soient vraiment significatives, c'est-B-dire qui explorent l'ensemble des questions soulevées par l'Éuvre littéraire, et chacune de ces écoles est présentée dans ce manuel. De plus, les connaissances préalables ne sont ni aussi nombreuses ni aussi approfondies qu'il y paraît B premiPre vue. Pour pouvoir utiliser les outils développés par l'une ou l'autre théorie, il importe surtout de connaître ses enjeux principaux, ses représentants, ainsi que la maniPre dont elle répond aux questions essentielles posées par l'Éuvre littéraire, autant d'aspects qui seront abordés dans cet ouvrage.

Les questions

Qui? Quand? Oj? Quoi? Pourquoi? Comment? A quoi? Qu'est-ce qui cloche?

Les chapitres sont divisés de maniPre B répondre B ces questions essentielles:

1. Qui? Qui sont les précurseurs? Qui est associé B la théorie? Qui l'utilise de nos jours? Qui devrait s'intéresser B cette approche?

2. Quand? A quelle époque la théorie a-t-elle été élaborée? A quel moment a-t-elle eu la plus grande influence?

3. Oj? Oj la théorie est-elle née? Jusqu'oj a-t-elle étendu son influence?

4. Quoi? Que se propose-t-elle d'accomplir? Quels sont ses buts ?

5. Pourquoi? Pourquoi cette théorie est-elle importante? Pourquoi devrait-on s'y intéresser?

6. A quoi? A quel(s) genre(s) littéraire(s) peut-on appliquer la théorie? De quel genre de textes est-elle née?

7.Qu'est-ce qui cloche? Qu'est-ce qui cloche dans cette théorie? Quelles sont ses failles, ses lacune