Robert Barsky's Vanderbilt Site
Robert Penn Warren Seminar on Literature and Law, 2010-2013
West House Faculty Head of House, Robert Barsky
Maymester in Switzerland 2013
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Introduction to Literary Theory
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Chapitre 1- Introduction Qu'est-ce que la th éorie littéraire? Nous nous proposons de soulever dans cet ouvrage un certain nombre de questions qui se trouvent B la base mLme des études littéraires, et d'y répondre en nous appuyant sur différents textes théoriques. En quoi consistent, au juste, les études littéraires? Qu'est-ce que la théorie littéraire? Quel lien existe-t-il entre la «théorie» et le «littéraire»? Quelles sont les relations qui se tissent d'une théorie B une autre? Comment se fait-il que des étudiants en littérature soient rebutés par des théories qui visent B expliquer la littérature? Il existe des réponses claires et simples B ces questions, mais elles sont trop souvent négligées, ou oubliées. Un fossé infranchissable semble séparer ceux qui s'intéressent B la littérature de ceux qui s'intéressent B la théorie. Manifestement, quelque chose ne tourne pas rond dans le royaume des études littéraires. Établissons tout d'abord que ce schisme entre théorie et littérature n'a pas de raison d'Ltre; une telle division est surtout révélatrice de la nature et du fonctionnement de l'Institution littéraire. Des gens qui lisent passionnément des Éuvres littéraires depuis leur enfance se retrouvent ainsi étudiants dans des départements dont les pratiques semblent les exclure, et ceux d'entre les étudiants qui se contraignent B prendre la théorie au sérieux voient souvent la littérature qu'ils adoraient perdre de son attrait; de presque magique, elle devient une chose étrangPre, éthérée ou raisonneuse. Ils ont le sentiment désagréable que la théorie sépare et isole le lecteur de la littérature. Pire encore, ils se sentent tout B coup parfaitement ignorants, comme s'ils s'étaient trompés pendant toutes ces années, comme si le plaisir qu'ils avaient trouvé dans la lecture d'Éuvres littéraires ne relevait que d'une incroyable naVveté de leur part. Bref, des gens qui ont dévoré des Éuvres pendant presque toute leur vie sont amenés B croire qu'il n'ont jamais saisi la «vraie signification» de la littérature. Pourquoi la th éorie littéraire est-elle tellement difficile? Comment se fait-il que les th éories censées expliquer les vraies significations de la littérature paraissent inaccessibles? Si on leur demandait, la plupart des étudiants répondraient probablement que les idées mLmes présentées par ces théories sont obscures ou, B tout le moins, difficiles B saisir, ce qui n'est pas tout B fait faux. Le lecteur doit disposer d'une connaissance approfondie tant des débats actuels que du contexte et des enjeux généraux de la discussion pour espérer comprendre une grande partie du discours théorique. En effet, la théorie littéraire, comme beaucoup d'autres théories, fait montre d'une fâcheuse propension B se parler B elle-mLme, et B parler avant tout d'elle-mLme. Lorsqu'elle est commentée par des théoriciens, la littérature tend B s'effacer, voire B disparaître. Ce phénomPne découle probablement de ce que la théorie cPde trop souvent la place B la méta-théorie, qui consiste en la description et en l'explication de la théorie. La majeure partie des textes inscrits au programme des cours de théorie appartiennent en fait B la méta-théorie; les auteurs y discutent de la pertinence et de la valeur de certaines théories par rapport B d'autres. S'il ne s'appuie pas sur les textes théoriques de base, le débat devient rapidement désespérément abstrait et aride. On est également en droit de se demander quelle place laisse la théorie B la littérature. Les théoriciens la réduisent souvent B de courtes citations, quand ils ne la négligent pas complPtement, se contentant alors de mentionner certains auteurs sans discuter des Éuvres elles-mLmes. La théorie littéraire est difficilement accessible au lecteur parce qu'elle suppose tout B la fois qu'il a une connaissance approfondie de la tradition et du canon littéraires, et qu'il s'intéresse maintenant B quelque chose qui n'est pas la littérature. La th éorie littéraire pose encore problPme au plan formel, ou stylistique. Pour expliquer les Éuvres littéraires d'un point de vue théorique, on utilise généralement une langue hermétique, presque toujours plus compliquée que ne l'est la littérature. Il existe mLme des articles de théorie sciemment rédigés dans un style complexe, alambiqué et circonlocutoire, qui visent ainsi B éveiller le lecteur B la nature complexe, alambiquée et circonlocutoire de la prose (pensons B Lacan, Jameson, Derrida). Des notions simples, «expliquées» B l'aide d'innombrables citations et de références qui ne leur sont liées que de maniPre trPs indirecte, deviennent rapidement incompréhensibles. Le lexique et la terminologie employés B définir les concepts sont incroyablement complexes; les étudiants consultent leurs dictionnaires en pure perte: les mots-clefs n'y sont pas; les théoriciens semblent s'exprimer dans une langue qui leur est propre et exclusive. Les étudiants recourent alors B des dictionnaires de théorie littéraire, oj ils découvrent que les définitions demandent aussi B Ltre expliquées. La th éorie littéraire aliPne un peu plus les étudiants en s'appuyant sur des approches qu'ils sont peu susceptibles de connaître. Les théoriciens empruntent des termes et des méthodes B diverses disciplines, dont la philologie, la psychanalyse, la philosophie, la linguistique, la politique, le droit, la théologie, la sociologie. L'étudiant qui ne dispose pas des connaissances requises se retrouve alors face B un dilemme: ou il fait aveuglément confiance au théoricien et accepte tout ce qu'il dit, ou il entreprend de se familiariser de lui-mLme avec ces disciplines étrangPres et, ce faisant, s'éloigne considérablement du texte littéraire, son objet d'étude originel. A premiPre vue, le domaine des études littéraires semble indiscutablement trPs «professionnel»; les professeurs vivent de la théorie littéraire, exactement comme les astrophysiciens vivent de l'étude de particules subatomiques intergalactiques. Cependant, alors que les astrophysiciens explorent des phénomPnes mystérieux afin d'en arriver B mieux comprendre l'univers, les théoriciens littéraires semblent explorer un phénomPne simple et relativement accessible, la littérature, pour en faire un objet incompréhensible. Cette tendance malheureuse, que nous appellerons professionnalisation, mérite qu'on s'y attarde, car elle constitue un obstacle de taille qui nous empLche de véritablement profiter de ce que la théorie littéraire nous offre. La professionnalisation des études littéraires Nous demandions plus haut pourquoi la th éorie littéraire est tellement difficile; il existe deux réponses possibles B cette question. L'on peut croire, un peu cyniquement, qu'elle est conçue de maniPre B Ltre difficile et compliquée, tout comme la théorie légale est conçue de maniPre B Ltre incompréhensible B quiconque n'est pas un expert dans le domaine. L'achat ou la vente de biens, le fait de tomber amoureux ou de s'engager envers quelqu'un constituent autant de phénomPnes sociaux complexes; cependant, nous saisissons aisément ce que ces actions impliquent, et pourrions sans trop de mal effectuer les diverses opérations nécessaires B leur réalisation. Pourtant, lorsqu'elles sont traduites en termes légaux, ces procédures deviennent incroyablement compliquées et hors de portée du commun des mortels, lesquels font alors appel B des professionnels, qui les aideront, moyennant rétribution. Ce phénomPne n'est exclusif ni au droit ni B la littérature; chaque discipline tend B se confiner, pour protéger et légitimer son champ d'action, ainsi que pour tenir B l'écart les importuns qui risqueraient de lui soumettre des questions malvenues, remettant ainsi sa validité en cause. Les néophytes représentent un grand danger pour les études littéraires, aussi bien que pour l'ensemble des sciences humaines: ils sont susceptibles de poser les vraies questions, depuis longtemps mises de côté ou oubliées par les «experts». Cependant, en pr Ltant B ceux qui la pratiquent un minimum d'intégrité professionnelle, nous nous voyons forcés d'admettre que la théorie littéraire est aussi compliquée parce qu'elle s'efforce de répondre B des questions insolubles. Nous ne connaissons que trPs peu de choses du potentiel de créativité humaine, de son origine, de ce qui la nourrit, de ses propriétés biologiques. Ces questions dépassent toujours notre entendement; lorsque nous nous efforçons de mieux comprendre ce qui est fondamental et essentiel B l'Ltre humain, nous n'avons d'autre choix que de nous fier B notre imagination, B notre intuition, B notre bon sens ou B notre expérience. Le behaviorisme, qui étudie le comportement humain, échoue lamentablement B prédire ou mLme B contrôler les actions d'individus face B certaines situations: notre nature est infiniment trop complexe. Nous sommes des Ltres essentiellement créatifs, capables trPs tôt d'actions et de réactions nombreuses et diverses, et il est impossible de modeler les Ltres humains de maniPre B les intégrer B quelque paradigme théorique que ce soit. Cela ne signifie pas que nous devions nous abstenir de nous interroger sur des questions aussi complexes que le comportement humain, mais simplement qu'il importe de consid érer avec prudence la valeur épistémologique des postulats qui seront énoncés lors de ces études. On prétend que les scientifiques sont arrivés, depuis quelques siPcles, B élucider de nombreux «mystPres de l'univers»; en fait, les sciences pures ne s'appliquent qu'B un nombre de problPmes trPs restreint, et ces problPmes sont habituellement de ceux qui ont le moins B voir avec les inquiétudes et les questions fondamentales des Ltres humains. Nous savons prévoir trPs précisément la maniPre dont se comportera un solide B une température donnée, mais nous ignorons toujours tout de notre propre existence. Cela ne constitue pas une raison valable d'abandonner l'exploration de l'espace, ni, nous le répétons, l'étude des Éuvres littéraires. En nous interrogeant sur des problPmes irrésolus, qu'il s'agisse de trous noirs ou de la créativité humaine, nous sommes susceptibles d'arriver B des découvertes importantes et étonnantes. Et le «vrai monde»? Le champ des études littéraires tel que décrit ci-dessus semble un étrange lieu clos, sans rapport aucun avec les problPmes bien réels de la société actuelle. De plus, comme il est parfois occupé par des gens dont le souci premier est loin d'Ltre la littérature et qui préfPrent se préoccuper du financement de leurs recherches, de leur renommée ou de l'avancement de leur carriPre, il peut paraître impossible d'y évoluer de maniPre saine et profitable. Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant que des étudiants, déjB peu rassurés quant au statut épistémologique du savoir qu'ils acquiPrent, souvent forcés de s'endetter pour poursuivre leurs études, décident d'abandonner et de revenir B cet état de plaisir innocent que leur procurait la littérature. La Bourse le jour, Genette le soir. Cette antith Pse entre le jour et la nuit nous amPne B traiter de l'une des caractérisations les plus répandues des études littéraires, qui doit Ltre immédiatement écartée. Il existe plusieurs arguments qui puissent remettre en cause B la fois l'Institution et la scientificité, ou la validité, du savoir prodigué dans les domaines des humanités ou des sciences sociales; la distinction entre «le vrai monde» et «la tour d'ivoire» n'en est pas un. La tr Ps grande majorité des professions du secteur tertiaire, de la comptabilité B la vente en passant par l'administration, ont quelque chose d'irréel ou, B tout le moins, d'intangible. Miser sur des quantités théoriques de métaux dont la valeur est déterminée par un nombre incalculable de facteurs, qui vont de la demande relative B l'importance historique, n'a rien de particuliPrement «réel».S'entretenir avec de parfaits inconnus par le biais de fibres optiques pour déterminer la valeur relative de deux fonds mutuels en considérant la majoration B long terme d'un REER non plus. Et qu'en est-il d'un métier qui consiste B convaincre des gens d'augmenter la puissance du modem de leur ordinateur personnel en le faisant passer de 14400 B 28800 BPS? Ce n'est pas parce que toutes ces activit és sont entourées d'un halo d'irréalité qu'il devient acceptable que la littérature se retranche du «vrai monde»; elle y est, au contraire, profondément enracinée. Elle n'est ancrée dans aucun domaine spécifique, il est vrai, mais c'est ce qui lui permet d'aborder les différents aspects de la réalité sans se confiner B un seul. Lorsque une société instaure un processus de censure, elle s'attaque inévitablement au domaine des arts, et plus spécifiquement B la littérature, en tout premier lieu. Car la littérature permet, et mLme invite B remettre en question l'idéologie qui est B la base de notre société; c'est ce qui constitue tout B la fois son charme et la menace virtuelle, ou le danger, dont elle est porteuse. La litt érature est un lieu privilégié oj il devient possible de traiter d'une multitude presque infinie de sujets et d'explorer des domaines divers et variés. Le lecteur de L'assommoir de Zola est ainsi familiarisé avec diverses techniques de blanchissage et de réparation des toits, ainsi qu'avec les rites et habitudes entourant la consommation du vin au XIXPme siPcle, autant de questions (trPs «concrPtes») dont l'apprentissage aurait nécessité des manuels d'introduction, ou de longues explications. La littérature, en nous présentant des personnages auxquels nous nous intéressons, nous fait prendre connaissance de leur «vrai monde», et nous le rend familier, ce qui a pour conséquence d'éclairer du mLme coup certains aspects de notre réalité. Il importe encore de souligner un dernier rapport entre la litt érature et le «vrai monde». Les étudiants sont trop souvent amenés B croire que l'enseignement est la seule avenue qui les attende au terme de leurs études. La littérature serait ainsi quelque chose que l'on étudie pour pouvoir un jour l'enseigner B d'autres gens qui, eux aussi, l'étudient afin de l'enseigner, etc. Elle n'aurait aucune autre application «concrPte». Nous avons déjB mentionné que la littérature possPde certaines caractéristiques intrinsPques qui la rendent importante et digne d'attention, et que son étude amPne l'étudiant B développer sa créativité et sa curiosité intellectuelle; cela seul serait suffisant pour justifier la pertinence des études littéraires. Mais s'il est vrai que la littérature renferme des informations précieuses sur B peu prPs n'importe quel sujet, alors elle a certainement de nombreuses autres utilités. Les études littéraires ne mPnent pas qu'B l'enseignement de la littérature, mais constituent également une formation de choix pour qui s'intéresse aux relations qui se tissent entre les textes et les sociétés dont ils sont issus. L'analyse de la production culturelle d'une société donnée, ou d'un groupe social particulier, permet souvent de mettre en lumiPre ses principales caractéristiques. Par exemple, un gouvernement soucieux d'évaluer la maniPre dont les immigrants s'intPgrent dans une ville sera susceptible de procéder B un certain nombre d'études; il demandera B des sociologues de mener des entrevues, il commandera des sondages auprPs de centres de services sociaux, et consultera différents «experts», travailleurs sociaux, avocats, médecins. Il s'agit de procédés communs, qui ont B voir avec la sociologie, ou les études ethniques. La recherche peut cependant Ltre complétée par des références B de l'information présente dans des Éuvres littéraires. Si les chercheurs disposent de quelque connaissance du champ des études littéraires, ils voudront sans doute lire les Éuvres publiées par les immigrants dans leur pays d'accueil. Comme la littérature contient souvent une description de la vie des gens, les Éuvres d'immigrants renferment probablement des passages relatant la migration du pays d'origine au pays d'accueil, aussi bien que la mention des obstacles rencontrés dans l'accomplissement de ce projet. Il est certainement possible de constituer un corpus de romans et de nouvelles qui traitent de telles questions. Chaque texte doit Ltre lu de façon systématique, B l'aide d'une méthode qui permette d'en extraire les informations pertinentes. Il faut également considérer les notions de forme et de contenu, ainsi qu'isoler certains éléments thématiques pour les étudier plus spécifiquement. Si le corpus retenu compte une centaine ouvrages d'une longueur moyenne de 150 pages, le chercheur dispose de 15 000 pages d'informations potentiellement précieuses, mais tout B fait désorganisées. Il doit maintenant procéder B la cueillette des informations, les ordonner de maniPre B pouvoir établir des liens entre certains thPmes et des événements ou des phénomPnes particuliers, ainsi que réussir B évaluer, d'une maniPre ou d'une autre, les textes selon des critPres appropriés, autant d'opérations qui posent problPme. Si ces problPmes sont résolus adéquatement, le gouvernement (et l'ensemble de la population) pourra porter un regard nouveau sur la société; certains de ses aspects qui n'auraient pu Ltre révélés autrement se trouveront révélés. Le seul moyen d'accomplir une telle analyse de façon sérieuse et efficace est de l'effectuer B l'aide d'une approche adéquate, utilisée avec le plus de rigueur possible. Cette «approche» ne peut venir que de la théorie littéraire, et son application doit Ltre confiée B un théoricien. Cet exemple n'a rien d'hypothétique; l'étude décrite ci-dessus a été effectuée en 1988 pour le compte du gouvernement canadien, et on met sur pied de tels projets de recherche de plus en plus fréquemment, avec des résultats extrLmement prometteurs. A quoi sert la théorie littéraire? Maintenant que nous avons pr ésenté les caractéristiques générales du champ des études littéraires, l'on est en droit de se demander quel rôle y joue la théorie littéraire. Elle s'emploie notamment B étudier la nature complexe de la littérature, dont elle s'efforce de dégager le sens, ou un sens; elle vise également B définir le champ des études littéraires, et B systématiser certaines observations afin de replacer les interprétations individuelles en contexte. Il est difficile de définir plus précisément l'ensemble de la théorie littéraire, car elle se divise en de nombreuses écoles, dont les buts, les méthodes, les fondements diffPrent considérablement. Il importe donc d'aborder la théorie littéraire par le biais de certaines questions fondamentales qui nous permettront de découvrir ses enjeux centraux. En effet, il est certaines questions apparemment candides et na Vves qui se révPlent souvent plus pertinentes et éclairantes que bon nombre de théories. Les étudiants en littérature qui ont déjB fait lire de leurs travaux B leurs parents ou B leurs amis se sont certainement vus confrontés B des questions embarrassantes: «Pourquoi étudier la littérature?» «En quoi le langage littéraire est-il différent du langage quotidien?» «Comment est-il possible de déterminer si une Éuvre littéraire mérite ou non qu'on le lise?» «Pourquoi ce travail est-il écrit de façon tellement compliquée?» «Comment savoir que ce que tu as écrit est bien vrai?» «Quelles sont les particularités du «savoir» littéraire?» «A-t-il une prétention B l'universalité, B la scientificité, B l'objectivité? A-t-il seulement quelque consistance?» Si ces questions étaient posées par les étudiants B leurs professeurs, la toute-puissance de la théorie se verrait remise en cause, mais c'est B ce prix seulement qu'elle peut se faire éclairante. Malheureusement, les réponses proposées sont trop souvent toutes faites et institutionnalisées, et seuls ceux qui sont a priori convaincus de leur validité peuvent Ltre convaincus de leur validité... Il est pourtant possible de r épondre de maniPre claire et simple B ces interrogations tout B fait légitimes. La théorie littéraire n'est pas une dangereuse espPce de savoir extra-terrestre; elle consiste simplement en la normalisation d'une pratique élémentaire, répandue B l'échelle de la planPte. Des gens lisent, de tous temps et dans toutes les sociétés, des textes auxquels ils réagissent de quelque façon: ils les résument, les commentent, les expliquent, les analysent. Les premiPres critiques sont souvent basées sur l'appréciation personnelle: un texte nous plaît, ou nous déplaît. Avenant le cas oj quelqu'un ne partage pas notre opinion, nous serons sans doute amenés B discuter du sens, de la valeur, de l'impact, des thPmes, du contexte de production de l'Éuvre, bref nous débattrons de ce texte d'un point de vue théorique, ce qui constitue l'une des premiPres formes de la théorie littéraire. Nous croyons que ce n'est pas tant l' étendue de sa formation ou de sa culture littéraire qui permettra B un lecteur de comprendre une Éuvre, que son simple bon sens; il ne sert B rien de disposer de connaissances acquises si l'on se contente de les appliquer sans discernement. Les études littéraires doivent avant tout nous apprendre B lire de maniPre attentive et critique, non seulement les Éuvres littéraires, mais aussi, et peut-Ltre mLme surtout, les textes théoriques Ltre critiques. Il est faux de penser que tous les textes théoriques se valent plus ou moins, mais également dangereux de croire que les écrits ostensiblement «sérieux» et compliqués soient plus utiles ou plus riches que les autres. Si un texte met en évidence sa forme, son appareil critique, sa complexité, il est possible qu'on y ait sacrifié d'autres aspects importants, comme le contenu. Si un texte consiste en une énumération pléthorique de citations apparemment gratuites, il est permis de conclure que son auteur n'avait tout simplement rien B dire. Si un argument est lourdement appuyé par des caractPres gras, italiques ou MAJUSCULES, on est en droit de se demander si les idées qu'il exprime ne manquent pas de force. Enfin, si le lecteur éprouve l'impression désagréable que le théoricien s'emploie B le gaver de dogmes et de notions tendancieuses afin de promouvoir une idéologie particuliPre, il ne se trompe probablement pas. A notre sens, la théorie naît de la littérature. Un lecteur attentif de l'Éuvre de DostoVevski connaît déjB, de premiPre main, les notions bakhtiniennes de dialogisme, d'hétéroglossie et de polyphonie. Un lecteur de Simone de Beauvoir est forcément familier avec une grande partie de la théorie féministe. Quelqu'un qui a dévoré l'Éuvre de Balzac n'aura aucun mal B saisir les enjeux de la théorie marxiste, et un grand consommateur de ce que l'on appelle la «littérature de masse» dispose d'une bonne base pour comprendre l'univers du discours social tel que décrit par Angenot. On ne peut en aucun cas renverser cette proposition; la lecture intégrale des études portant sur le carnavalesque ne préparera jamais qui que ce soit B l'Éuvre de Rabelais. Ceci nous am Pne B nous interroger sur la spécificité de la littérature. Comment pouvons-nous différencier les textes littéraires des textes non littéraires? Que «sait» la littérature? Que permet-elle d'exprimer que nous ne puissions exprimer nulle part ailleurs? Ces questions supposent que la littérature, puisqu'elle transmet d'une maniPre particuliPre un savoir spécifique, dispose de caractéristiques également particuliPres et spécifiques. Un grand nombre d'études ont été menées B ce sujet, de la recherche des formalistes sur «l'étrangeté» du langage poétique jusqu'aux tentatives d'élaborer un modPle structural du récit. Ces questions portant sur les caractéristiques propres au texte littéraire permettent d'éclairer grandement les différentes théories. Ces interrogations sur la sp écificité de la littérature demandent cependant B Ltre considérées au regard du «pouvoir» que détient la littérature. Dans différentes sociétés, la littérature fait l'objet tantôt de célébration, tantôt de censure; on présume donc qu'il existe un lien entre le discours littéraire et son contexte d'émergence. Si la théorie prétend s'attaquer B certaines questions épistémologiques, elle doit également considérer que la littérature a un impact tant sur les lecteurs en tant qu'individus que sur certains phénomPnes sociaux importants; la nature de cet impact demande B Ltre considérée au regard de la théorie étudiée. Il semble bien que quelque chose se produit lorsque nous lisons ou entendons des textes littéraires. L'attrait et l'effet que la littérature a sur ses lecteurs, la véritable fascination qu'elle exerce caractérisent l'expérience littéraire. Les théories étudient ces particularités, et une multitude de projets théoriques sont nés de la volonté de comprendre l'effet qu'a l'Éuvre sur le lecteur. La th éorie littéraire s'est développée de maniPre quasi-linéaire au cours du vingtiPme siPcle, les nouvelles théories apparaissant en réponse aux succPs ou aux échecs rencontrés par les théories précédentes. Il faut cependant se garder de croire que la progression s'effectue sans heurts; certaines factions sont résolument rétrogrades ou réactionnaires. Il demeure toutefois possible d'établir des liens entre différentes école, et de mettre du jour les relations qu'elles entretiennent entre elles, ce qui permet de cerner les principaux enjeux de la théorie. Il existe quatre grandes approches th éoriques. La premiPre considPre le texte littéraire en lui-mLme, comme un tout autonome, sans lien aucun avec les circonstances de sa production ou de sa réception; c'est l'approche privilégiée par le formalisme, le structuralisme, la sémiotique, le New Criticism, la narratologie et le déconstructionnisme. La deuxiPme tendance s'intéresse surtout B l'auteur du texte, B son importance, B sa renommée ou B sa représentativité; aucune théorie contemporaine ne se réclame entiPrement d'une telle approche, mais elle est tout de mLme présente, dans une certaine mesure, chez les tenants de la théorie de la réception, du New Criticism, de la psychocritique et de la théorie féministe. La troisiPme approche insiste surtout sur le contexte de production de l'Éuvre, ainsi que sur les circonstances historiques qui l'entourent; c'est le cas du dialogisme, du marxisme, de la théorie de la réception, de la psychocritique, du féminisme, du post-modernisme, de la sociocritique et de la théorie du discours social. Enfin, la derniPre approche se concentre sur la lecture et la réception du texte, elle étudie le rôle du lecteur dans son actualisation et son interprétation. C'est lB le but de la théorie de la réception, mais ces notions sont également reprises, B différents degrés, par la psychocritique, le féminisme, le postmodernisme, la sociocritique et la théorie du discours social. L'hybridation grandissante de la théorie littéraire dans la seconde moitié du vingtiPme siPcle amPne les diverses écoles B considérer le texte littéraire en utilisant plusieurs points de vue différents, souvent en commençant par se concentrer sur le texte en lui-mLme, pour ensuite élargir l'objet d'étude jusqu'B inclure son contexte, ou certains facteurs psychologiques entourant sa création, ou encore sa réception. Les diff érentes théories littéraires examinent un nombre restreint de problPmes, dont la nature ne s'est que trPs peu modifiée au cours des années. Si les étudiants gardent en mémoire un certain nombre de questions élémentaires lorsqu'ils lisent quelque texte théorique que ce soit, ils constateront rapidement que, non seulement le champ d'étude de la théorie littéraire est relativement limité, mais qu'il est aussi, et c'est heureux, extrLmement intéressant. Ils découvriront également que les Éuvres littéraires si situent d'elles-mLmes sur le plan théorique, en ce qu'elles impliquent une certaine conception du monde et de la littérature qui se manifeste par l'utilisation de différents procédés narratifs, la façon dont elles s'adressent au lecteur, les références B d'autres Éuvres ou B certaines réalités qu'elles renferment, etc. La plupart des théories littéraires partagent une mLme démarche et visent B résoudre des problPmes qui leur sont également communs, il apparaît donc important de débuter l'apprentissage de la théorie par une liste des questions et des problPmes principaux. Cet ouvrage r épondra B un certain nombre de questions, toujours les mLmes de chapitre en chapitre, B l'aide de théories particuliPres. Le lecteur reconnaîtra rapidement quels sont les problPmes privilégiés, et il découvrira également qu'il est préférable d'aborder les théories de maniPre chronologique. Par exemple, il s'avPre essentiel de connaître certaines notions de base de la linguistique, en plus d'Ltre au fait des limites des approches antérieures (qui ne se préoccupaient que de l'auteur, de sa renommée, de sa moralité), pour en arriver B bien saisir les enjeux du formalisme. Le dialogisme, quant B lui, suppose une certaine connaissance des théories marxiste et formaliste, alors que le structuralisme demande B Ltre considéré au regard du formalisme et de la linguistique, et que la théorie de la réception ne prend tout son sens que si elle est précédée de l'étude de l'herméneutique et des théories marxiste et formaliste. Cette liste de «préalables» se poursuit jusqu'aux récentes études de sociocritique, qui supposent que le lecteur est au fait des succPs et des échecs de presque toutes les approches précédentes. La méta-théorie et la théorie contemporaine, hybride de nombreuses autres théories, constituent donc de trPs mauvais points de départ pour qui désire se familiariser avec la théorie littéraire. Que pouvons-nous esp érer trouver dans la théorie littéraire? Les étudiants en littérature ou en théorie littéraire ne doivent pas se laisser intimider par la longue liste des approches et concepts ci-dessus mentionnés. L'importance grandissante de la théorie dans le domaine des études littéraires peut nous amener B croire qu'il existe d'innombrables théories, lesquelles présupposent une connaissance spécifique et approfondie de plusieurs domaines, ce qui n'est pas le cas. Il n'existe qu'un trPs petit nombre d'approches qui soient vraiment significatives, c'est-B-dire qui explorent l'ensemble des questions soulevées par l'Éuvre littéraire, et chacune de ces écoles est présentée dans ce manuel. De plus, les connaissances préalables ne sont ni aussi nombreuses ni aussi approfondies qu'il y paraît B premiPre vue. Pour pouvoir utiliser les outils développés par l'une ou l'autre théorie, il importe surtout de connaître ses enjeux principaux, ses représentants, ainsi que la maniPre dont elle répond aux questions essentielles posées par l'Éuvre littéraire, autant d'aspects qui seront abordés dans cet ouvrage. Les questions Qui? Quand? O j? Quoi? Pourquoi? Comment? A quoi? Qu'est-ce qui cloche? Les chapitres sont divis és de maniPre B répondre B ces questions essentielles: 1. Qui? Qui sont les pr écurseurs? Qui est associé B la théorie? Qui l'utilise de nos jours? Qui devrait s'intéresser B cette approche? 2. Quand? A quelle époque la théorie a-t-elle été élaborée? A quel moment a-t-elle eu la plus grande influence? 3. O j? Oj la théorie est-elle née? Jusqu'oj a-t-elle étendu son influence? 4. Quoi? Que se propose-t-elle d'accomplir? Quels sont ses buts ? 5. Pourquoi? Pourquoi cette th éorie est-elle importante? Pourquoi devrait-on s'y intéresser? 6. A quoi? A quel(s) genre(s) littéraire(s) peut-on appliquer la théorie? De quel genre de textes est-elle née? 7.Qu'est-ce qui cloche? Qu'est-ce qui cloche dans cette th éorie? Quelles sont ses failles, ses lacunes ou ses limites? Les th éories qui seront abordées dans le présent ouvrage connaissent différentes réponses B ces questions, et le simple fait de répondre B l'une ou deux d'entre elles permet d'en envisager plusieurs autres. Par exemple, une fois que le lecteur se sera familiarisé avec la conception qu'a Umberto Eco de la stabilité du texte, il comprendra sans mal l'importance que le théoricien accorde aux méthodes permettant de découvrir les «trésors» cachés au sein des Éuvres littéraires. Ensuite, une fois que cette notion de «trésor» semé par l'auteur aura été assimilée, il pourra mieux comprendre ce que le texte suppose comme travail de la part de l'auteur en tant que créateur, et de celle du lecteur en tant qu'interprPte. Comment lire ce manuel Chacun des chapitres de cet ouvrage est consacr é B une théorie particuliPre, et offre un aperçu de la terminologie qu'elle emploie, de son approche B la littérature ainsi que de ses principaux représentants, ce qui confPre B chaque chapitre une relative autonomie. S'il le désire, le lecteur peut, B l'aide de l'index, étudier un phénomPne particulier traité dans plusieurs chapitres. L'on peut aussi lire ce texte d'une maniPre suivie; les différentes théories y sont présentées chronologiquement, des précurseurs jusqu'aux recherches les plus récentes. Les concepts-clefs sont expliqués et définis dans le texte mLme, et sont repris dans un glossaire B la fin de l'ouvrage. Ce livre se veut une introduction B la théorie littéraire; nous ne pouvons espérer y traiter de toutes les questions soulevées par ne serait-ce que l'une des théories abordées, mais espérons plutôt qu'il saura constituer un ouvrage de référence de base, et qu'il poussera les étudiants B poursuivre leur recherche dans le ou les domaines qui les intéressent plus particuliPrement. Nous leur suggérons alors fortement de commencer par prendre connaissance des textes de base, car la majorité des textes méta-théoriques portent sur des points de détail, quand ils n'ont pas été écrits uniquement sur la base d'impératifs qui n'ont rien B voir avec la littérature, comme de décrocher une chaire d'enseignement, par exemple. Une fois que le lecteur connaîtra les textes fondamentaux, il lui sera plus facile de juger de la validité, de la pertinence et de la valeur des autres textes. Dans la mesure du possible, nous suggérons également aux lecteurs de ce volume de lire les Éuvres littéraires auxquelles nous ferons référence dans ces pages; sauf pour ce qui est de courts textes poétiques, il nous est impossible, pour des raisons évidentes, de les reproduire dans leur intégralité. Si l'on considPre que la littérature est effectivement différente des autres formes de discours, il s'avPre impossible de la résumer ou de la réduire B de courtes citations sans perdre ce qui constitue son essence mLme et sa spécificité. Aucune critique, aucune explication, aussi fines et p énétrantes soient-elles, ne remplaceront jamais la lecture des Éuvres littéraires elles-mLmes. Il est absurde de prétendre discuter de l'importance d'un auteur ou de son Éuvre en se basant sur ce que d'autres (qu'ils soient professeurs, critiques ou théoriciens) en ont dit. Il est fondamental et indispensable de toujours revenir aux Éuvres. A ajouter- Les précurseurs Pour la majorit é des gens, la lecture de textes littéraires constitue un loisir agréable et créatif. Plus rares sont ceux qui choisiront de faire de ce «loisir» un métier, ou un domaine d'études. Les départements de littérature permettent B ces individus de développer leur connaissance de la littérature dans le cadre de certains programmes au terme desquels ils se verront remettre un diplôme. Ils y apprendront en outre B reconnaître les différents genres littéraires auxquels appartiennent certains auteurs, les précurseurs ayant influencé ces auteurs, et découvriront de nombreuses autres relations se tissant entre des textes qui leur semblaient familiers et d'autres textes, ou avec d'autres aspects de la réalité. L' étude de la littérature suppose donc l'étude de la théorie littéraire, laquelle peut se révéler précieuse, pour peu que les étudiants soient amenés B voir les relations (souvent fascinantes) qui lient la théorie B son objet d'étude, le texte littéraire. Dans les meilleurs des cas, la théorie permettra d'éclairer les Éuvres d'une lumiPre nouvelle et ouvrira des horizons insoupçonnés, qui s'étendent bien au-delB d'un texte particulier. Cependant, les étudiants qui poursuivent des études littéraires en viennent souvent B constater qu'ils n'étudient plus tant la littérature que la théorie littéraire; on les «encourage» alors fortement, quand on ne les oblige pas carrément, B se familiariser avec des théories issues de divers domaines qui entourent, ou parfois sous-tendent la théorie littéraire. Différentes théories sont ainsi empruntées B la philosophie, la philologie, la linguistique, la psychologie, l'anthropologie, pour ne nommer que les domaines les plus importants, et sont donc, la plupart du temps, tout B fait étrangPres aux étudiants en littérature. Deux attitudes sont alors possibles: l' étudiant peut décider de s'initier B ces nombreux domaines inconnus dans l'espoir d'en saisir les principaux enjeux (et, ce faisant, il s'éloigne encore un peu plus de son objet d'étude originel, qui est, ne l'oublions pas, la littérature); il peut aussi choisir d'ignorer les «précurseurs», en espérant qu'ils en viendront B disparaître tout seuls. Ces deux réactions sont également insatisfaisantes, pour des raisons différentes. Il n'est probablement pas nécessaire de connaître sur le bout des doigts toute l'histoire de la philosophie pour comprendre une théorie particuliPre, mais il serait naVf de réduire les travaux de Sartre, par exemple, B la production d'un esprit fertile, ou B l'expression de son génie personnel. Il s'agit, évidemment, de deux réactions extrLmes; l'idéal est de les concilier. Les étudiants, et avec eux les professeurs, sont souvent dans l'obligation de couvrir trop de matiPre, et de le faire trop rapidement. La plupart des départements de littérature instaurent des cours de théorie littéraire qui visent B présenter le corpus imposant des diverses théories dans le but de familiariser les étudiants avec les différentes approches critiques. Les théories en elles-mLmes sont quelquefois difficiles, et leur compréhension requiert la maîtrise d'une certaine terminologie et de concepts spécifiques. Quant aux précurseurs de ces théories, ils forment un corpus immense, qui peut sembler impénétrable et pour le moins décourageant. Ainsi, le formalisme repose en grande partie sur les travaux philosophiques de Kant, Hegel et Wilhelm von Humbolt. Il int Pgre aussi certains éléments issus des recherches de Andrej Belyj, Aleksander Blok, Vjaceslav Ivanov et Dmitrij Merezhovskij, tous quatre poPtes symbolistes, et de la pensée néo-kantienne de Heinrich Rickert. Les formalistes étaient également prPs des futuristes russes, dont Vladimir Mayakovsky et V. Khlebnikov, qui eux-mLmes s'opposaient dans leurs écrits B diverses traditions intellectuelles. Enfin, les formalistes ont emprunté différentes idées B la linguistique saussurienne et B la philologie. Le dialogisme s'oppose aux études linguistiques qui lui étaient contemporaines, dont le formalisme, ce qui laisse supposer que les étudiants désireux de s'y initier doivent maîtriser l'approche formaliste, et avoir une certaine connaissance des travaux mentionnés dans le paragraphe précédent. Mais la démarche dialogique répond également B certaines idées de Hegel, Kant, Nietzsche, Marx, Henri Bergson, Hermann Cohen et Sigmund Freud. Comme le cercle bakhtinien était composé de gens issus de différents milieux, leurs textes font souvent référence B des recherches contemporaines dans des domaines aussi divers que la théologie, et les études grecques. La critique marxiste, quant B elle, repose sur les écrits de Karl Marx et Freidrich Engels, mais emprunte aussi des notions aux recherches philosophiques de Kant, Hegel, Fichte et Wittgenstein. Cette approche touche également B la politique et B la sociologie; elle demande une certaine connaissance des mouvements révolutionnaires et de l'analyse politique. Le «New Criticism» tire son origine des id ées d'Aristote et de Platon, et fait aussi référence B Husserl, Freud et Hegel, ainsi qu'B un canon d'Éuvres littéraires appartenant B la tradition anglo-américaine, dont les textes de Milton, Coleridge, Wordsworth, Keats, Frost, etc, etc. On pourrait poursuivre de la sorte jusqu' B la post-modernité, laquelle est appliquée de différentes maniPres par des théoriciens et des artistes Éuvrant dans des domaines aussi divers que l'architecture, les sciences, la philosophie tant classique que contemporaine; il semble alors que les influences sont illimitées et infinies. Il doit pourtant exister un point de départ et un point d'arrivée raisonnables pour les étudiants en littérature qui se trouvent face B une telle adversité... Nous croyons qu'il est utile de prendre connaissance, m Lme briPvement et de façon trPs imparfaite, des travaux et des recherches réalisés par un certain nombre de personnes importantes. Cependant, ces références (philosophiques, ou autres) sont quelquefois utilisées pour intimider ou ridiculiser qui n'y est pas familier; on cite alors des textes obscurs dans le but de couper court B toute discussion plutôt que d'expliquer un point de vue d'une maniPre claire et qui laisserait la porte ouverte B l'échange. Elles peuvent alors Ltre perçues comme une forme particuliPrement désagréable d'autoritarisme intellectuel. MLme si le cheminement emprunté par certains penseurs paraît peu clair, toutes les théories abordées dans le présent ouvrage sont B la portée de n'importe quel lecteur attentif. Cependant, les étudiants qui choisissent de n'emprunter B une approche donnée que les outils nécessaires B l'analyse d'un texte particulier doivent B tout le moins savoir que la méthode qu'ils s'apprLtent B mettre en application n'est pas sortie de nulle part. Par exemple, ils peuvent fort bien ignorer les références que fait Greimas B Saussure dans ses écrits, mais ne doivent pas pour autant s'imaginer que Greimas a inventé la relation signe/signifié sur laquelle s'appuie sa théorie structuraliste. Au fur et B mesure que les étudiants se familiariseront avec les différentes approches, ils noteront la récurrence de certains noms: Saussure, Lévi-Strauss, Chomsky, etc., et auront un aperçu des réalisations de ces précurseurs, aperçu qu'ils décideront peut-Ltre de compléter en consultant leurs travaux. Comme un grand nombre de théoriciens se sont inspirés des idées énoncées par Ferdinand de Saussure, quiconque n'est qu'un tant soit peu familier avec la théorie littéraire aura, en lisant son Cours de linguistique générale , une forte impression de déjB-vu. Ceci nous am Pne B un point central. Quiconque prend connaissance des textes d'un théoricien important (Bakhtine, Barthes, Sartre, Jauss, etc.) se voit du mLme coup initié B la pensée et aux travaux de nombreux autres théoriciens. Jauss, par exemple, décrit l'analyse formelle et la critique marxiste avant d'élaborer une maniPre de synthPse historique basée sur la réception sociale des textes B travers l'histoire, dans une approche qui s'inspire de la phénoménologie. Un lecteur de Jauss se verra ainsi rapidement familiarisé avec les principaux enjeux du marxisme, du formalisme et de la phénoménologie. Nous sugg érons donc aux étudiants de s'attarder aux théories et aux théoriciens qui leur apparaissent les plus intéressants, sans trop s'inquiéter de savoir s'ils possPdent ou non toute la «culture» nécessaire B leur parfaite compréhension. Ils découvriront alors quelles réponses apporte ce théoricien aux questions fondamentales mentionnées dans l'introduction du présent ouvrage, et pourront aborder les travaux d'autres théoriciens, ne serait-ce qu'en les comparant B ce qu'ils connaissent déjB. Nous énumérerons briPvement dans ce chapitre les «précurseurs» les plus importants, et présenterons les aspects de leurs travaux dont se réclament plus spécifiquement les différentes théories littéraires. Le tout ne se veut qu'un aperçu qui permettra de mieux situer les différentes approches abordées dans les chapitres suivants; nous suggérons B quiconque désire se familiariser avec les auteurs et les travaux dont il sera question de retourner aux textes originaux. Quelques r éférences canoniques La philosophie occidentale repose en grande partie sur la philosophie grecque. Les id ées de Platon (428-348 av. J-C) sur les sujets universels, absolus et moraux, par exemple, ont eu depuis prPs de deux mille ans une énorme influence. Pour ce qui est des études littéraires, les notions de telos (le but immanent qui organise les structures discursives), de topos (un argument logiquement irréductible), de mimesis (l'imitation de la réalité par l'art), de catharsis (la purification, ou la purgation des passions par l'art), l'étude des relation entres textes tragiques et textes comiques, toutes développées par Aristote (384-322 av. J-C) dans son ouvrage Peri poiPtikPs (la Poétique) sont aujourd'hui encore B la base de nombreuses théories. Les recherches contemporaines dans le domaine de l'argumentation, de la rh étorique et de l'herméneutique remontent elles aussi B la GrPce antique, oj les rhapsodistes discutaient oralement des textes d'HomPre. Plus tard, les Romains intensifiPrent l'étude de la rhétorique et de l'argumentation. L'herméneutique est née aux premiers temps bibliques, alors que les croyants étudiaient minutieusement les textes sacrés de maniPre B pouvoir s'y conformer B la lettre. L'herméneutique biblique, plus tard associée B l'herméneutique légale, fut trPs en vogue au Moyen Âge, et n'est pas complPtement abandonnée de nos jours. Ren é Descartes (1596-1650) est quant B lui le précurseur le plus important des études linguistiques chomskienne; il fut l'un des premiers B élaborer un systPme philosophique fondé sur la raison plutôt que basé sur une autorité, religieuse ou autre. Ses écrits apportPrent une lumiPre nouvelle sur la créativité, ainsi que sur la faculté langagiPre. Le groupe associé B Port-Royal, étudia les implications des travaux de Descartes quant B l'étude du langage; il élaborPre une «grammaire philosophique» distinguant les structures profondes des structures superficielles, et postula l'existence de lois psychologiques qui permettraient de faire d'un matériau limité (le langage) un usage illimité. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) poursuivit et développa l'approche rationnelle cartésienne en étudiant les relations qu'entretiennent les individus avec les institutions scolaires et sociales. Wilhelm von Humboldt (1767-1835) étudia également les langues naturelles et la créativité. Les penseurs d'inspiration cartésienne posPrent donc les bases de notre science linguistique contemporaine. Les textes litt éraires sont souvent commentés et expliqués au regard de notions tirées de différents systPmes philosophiques. Nous sous bornerons ici B énumérer les penseurs auxquels la théorie littéraire en appelle le plus fréquemment, sans nous étendre sur l'ensemble de leurs travaux, mais en identifiant sommairement leur apport au domaine des études littéraires. Emmanuel Kant (1724-1804), l'un des penseurs les plus importants des temps modernes, étudia les relations entre la réalité et la maniPre dont nous la percevons, et s'intéressa également B l'esthétique. Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) est aussi B la base de la tradition philosophique germanique. La métaphysique idéaliste hegelienne veut que la réalité se développe par contradictions, s'élevant B des niveaux toujours supérieurs jusqu'B ce que l'Esprit acquiPre la conscience de sa propre existence (thPse, antithPse, synthPse). Les travaux de Srren Kierkegaard (1813-1855) sur la vérité et la subjectivité constituent les fondements de la pensée existentialiste moderne. Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) analysPrent l'économie, en étudiant les relations sociales et économiques de la société capitaliste, pensée qui culmine avec le matérialisme dialectique. La théorie littéraire marxiste est exposée au chapitre cinq. Les idées élaborées par Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900) , tout B la fois philosophe, philologue et poéticien, influencPrent de nombreux théoriciens linguistes, d'Adorno B Lacan, et des penseurs appartenant B différentes écoles, dont Heidegger, Buber, Camus, Sartre, Barthes et Foucault. Edmund Husserl (1859-1938) élabora une théorie centrée sur la perception qu'ont les individus de l'expérience humaine, la phénoménologie, sur laquelle s'appuient les différentes théories de la réception (voir chapitre X). Martin Heidegger (1889-1976) étudia l'Ltre, et ses recherches sur la relation entre l'action humaine et le contexte oj cette action s'inscrit eurent une influence importante sur diverses théories littéraires. La recherche sur le langage de Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est devenue une référence majeure pour l'ensemble des analyses tant linguistiques que littéraires. Les approches ci-dessus mentionn ées sont pour le moins complexes, et leurs ramifications le sont plus encore. Nous suggérons aux étudiants en littérature de commencer par se familiariser avec les influences directes de la théorie littéraire, que nous présenterons briPvement. Les pr écurseurs directs Il est difficile de distinguer avec pr écision les précurseurs directs des précurseurs philosophiques; Husserl, Wittgenstein et Heidegger, par exemple, peuvent Ltre vus comme des précurseurs «directs», dont il est essentiel de lire les Éuvres. Cependant, leurs travaux respectifs sont loin de se limiter B l'étude du langage, et supposent plutôt de la part du lecteur une bonne connaissance des enjeux des principales questions philosophiques. Nous insisterons davantage dans cette section sur les précurseurs directs auxquels en appellent le plus souvent les différents théoriciens qui seront présentés dans les prochains chapitres. Ici encore, nous nous limiterons B de courtes descriptions, qui se veulent essentiellement des indications de lecture B qui désire s'initier aux origines de la théorie littéraire. De plus, nous traiterons plus spécifiquement dans chacun des chapitres des précurseurs spécifiques B l'une ou l'autre école, et identifieront avec précision leurs contributions B certaines théories. La s émiotique, qui étudie la relation entre signes et signifiés, repose en grande partie sur les travaux de Charles Peirce, qui a élaboré des études fondamentales liées B la pragmatique, c'est-B-dire B l'étude des techniques argumentatives mises en Éuvre dans un texte et de leur rapport aux buts et aux intentions. Toute recherche touchant B l'immanence du langage se rapporte, d'une maniPre ou d'une autre, au linguiste Ferdinand de Saussure (1857-1913), dont le Cours de linguistique générale a été reconstitué puis publié par deux de ses étudiants. Saussure y postule que le langage est un systPme de signes arbitraires que l'on doit étudier en synchronie (tel qu'il se présente B un moment donné) plus qu'en diachronie (en observant son évolution dans le temps). Il effectue aussi une distinction fondamentale entre la langue, le systPme linguistique en lui-mLme, et la parole, actualisée par des énoncés singuliers, concentrant son étude sur la langue, qui préexiste B la parole. Le formalisme, le structuralisme, la narratologie et la sémiotique, approches linguistiques B la littérature, reposent en grande partie sur les notions élaborées par Saussure. L'anthropologue culturel Claude L évi-Strauss (1908- ), qui travailla en collaboration avec Roman Jakobson pendant la Seconde Guerre Mondiale, est aussi précurseur direct de nombreuses théories littéraires, dont le structuralisme. Il s'intéressa tout particuliPrement B l'échange, aux codes, aux mythes, aux systPmes familiaux et aux structures universelles, étudiant B cette fin les tribus brésiliennes des Caduevo et des Bororo. Ses travaux insistent sur l'interdépendance des phénomPnes linguistiques au regard des structures signifiantes qui leur sont sous-jacentes. Les recherches linguistiques d' Émile Benveniste (1902-1976) sur la forme et les rPgles et sur le discours et l'histoire, influencPrent de nombreux théoriciens français. Ses travaux portant sur la construction du «moi» par le langage sont une référence incontournable pour toutes les théories qui abordent la situation du sujet dans le langage. Simone de Beauvoir (1902-1986) influen ça des générations de féministes, de marxistes et d'existentialistes. Elle remit en cause dans ses écrits l'idée voulant que la féminité soit un phénomPne «naturel», et contribua ainsi B révéler l'oppression et la discrimination dont les femmes étaient l'objet. Virginia Woolf (1902-1986), écrivaine et critique littéraire, est aussi un précurseur important des théories féministes contemporaines, en plus de représenter une figure importante de la modernité. Bien qu'il n'y ait jamais contribu é directement, Noam Chomsky (1928- ) a également joué un rôle crucial dans le domaine des études littéraires. Ses travaux portant sur la grammaire générative, notamment sur le systPme de connaissances implicite (compétence) des locuteurs et sur la faculté innée du langage, ont révolutionné notre compréhension du langage et de son usage. Chomsky se réclame entre autres des penseurs cartésiens mentionnés plus haut (Descartes, Humbolt), auxquels il apporte un éclairage scientifique.
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